Encore du Lembas (Batman V Superman : l’Aube de la Justice, 2016)

Un Batman vs. Superman crédible au cinéma : inespéré / déstabilisant pour une génération de lecteurs de comics élevée dans la honte ! Vouloir regarder par la serrure était un péché ; soudain tout le monde pratique le sexe en public – est-ce un reste de culpabilité, ou bien la terreur que la mode tue la poule aux œufs d’or ?

Après tout nous avons dû commencer par Lug, ses caviardages de censeurs pour gosses et puis ses impressions sur papier à gros point. Nous étions prêts aux pires affronts, même à voir nos idoles interdites tenir le haut de l’affiche. Ca pourrait être plus mal fait du reste.

Le grand avantage de Batman, c’est qu’il se met à toutes les sauces. A l’écran aussi : pâle reflet kitsch dans la série télévisée, inexistant chez Burton, burlesque chez Schumacher, plus sombre chez Nolan – mais bien frêle. Cette fois la grosse chauve-souris trouve à l’écran la massivité qui lui avait toujours fait défaut.

Du reste Nolan est à la production. Zack Snyder (300, Watchmen, Sucker Punch, Man of Steel) réalise.
Cavill est parfait dans le rôle. Il y a eu pendant bien longtemps un côté agaçant / boyscout dans Superman (on peut aussi parler des bat-stupidités bien sûr), aucun problème ici. Wayne est moins impressionnant que son alter ego, mais rien ne choque. Luthor, jeune, chevelu, excentrique est un contrepied amusant.
Passons avec indulgence sur le Batman qui tue et les travers du scénario : vaisseau qui se soumet sans explication, générant une forte suspicion de massacre au montage. Oublions par bonté d’âme le grand moment de ridicule sur « Martha ».

Une chose est sûre : Miller est à l’honneur. Le vengeur de Gotham City est une brute psychotique qui traumatise ses victimes , a préparé sa kryptonite face au surhomme venu du ciel ; l’athlète en bleu et rouge encaisse une bombe atomique et flotte, tout maigre, dans l’espace, puis reprend sa force au soleil ; Luthor commande les deux parties du duel (menace géante et Superman), le couplet « my parents taught me a different lesson » est un copier / coller intégral et le combat entre les 2 costumés suit au plus près celui du comics de 86.

Miller n’aime pas, même s’il est remercié au générique, et qualifie le film d’abomination (awful) au comic con de Paris (le 24/10/15). Miller est un sacré râleur, mais qui d’autre nous a tous fait comprendre que nous préférons l’homme-chauve-souris parce qu’il a nos pires côtés: haineux, vicieux, torturé, terrifié, revanchard ? Le surhomme / journaliste est forcément un extra-terrestre : idéaliste, porteur d’espoir, lent à la colère, naïf ; normal qu’il suscite une telle haine.

Un mot pour finir sur la (vrai) force graphique du film : Superman qui sauve une enfant et la dépose dans la foule, toutes les mains tendues vers lui pour le bénir, le côté physique des combats, les yeux lumineux de Batman. La puissance de Superman crève l’écran , comme dans Man of Steel d’ailleurs. Ce n’est pas moins vrai pour Doomsday. L’invulnérabilité de Superman est frappante : plusieurs minutes d’exploits de Batmobile donnent une impression de force fantastique et soudain la machine n’est plus qu’un jouet d’enfant face au Kryptonien.

Les fans sont choyés comme rarement – ils raleront quand même, c’est sûr. Mais après tout, l’exemple vient de haut…

Robocop (Verhoeven, 1987)

Sans s’embarrasser du superflu – en ligne avec ses 13 M$ de budget, Robocop est entré tout droit dans la culture de masse, avec de vraies qualités.

Le film ouvre sur un journal télévisé, plantant très vite le décor : 31 meurtres de flics dans un Detroit désindustrialisé, gangréné par le chômage et le crime ; présentation du méchant Clarence Boddicker et de l’entreprise démoniaque : OCP. Le générique du journal mélange des images de missiles, de volcan en éruption, de foule en panique, de policiers armés et un coffrage musclé par un flic, avec le sourire extatique des 2 présentateurs. tout ceci dégouline de sympathie télégénique, entre une bombe nucléaire (française) à Pretoria et un bug dans la plateforme spatiale – Verhoeven adore ce qui bugge.

On enchaîne chez les flics : sergent incorruptible, arrivée du héros Murphy, son binôme féminin et ultraviolent Lewis, petite scène de vestiaire à la Verhoeven permettant de dénuder quelques seconds rôles.

Puis c’est un conseil d’administration de la multinationale, méchante comme l’époque les aime, pensez à Cyberdyne dans Terminator 2 (1992) ou The Company dans Alien (1979). Omni Consumer Products a plus ou moins privatisé la ville (dont la police et l’hôpital), et vise la construction d’une cité futuriste à la place de Old Detroit, aujourd’hui rongé par le crime. Pour ceci il leur faut un flic qui ne mange ni ne dort. Le robot Ed 209 manifeste un joli bug pendant la démonstration, ou un jeune cadre le braque avec un flingue, et ne remarque pas que le pauvre garçon jette l’arme sur la moquette. « Put down your weapon you have x seconds to comply », répète le gros crapaud mécanique, avant l’exécution à la mitrailleuse et remarquablement sanglante du jeune cadre terrifié (mais néanmoins dynamique). On valide le plan Robocop, il faut un volontaire.

Et c’est parti pour le meurtre vicieux de Murphy. Le cerveau, le visage et quelques organes du policier servent à la construction du cyborg, librement inspiré de Judge Dredd. Murphy rejoint le clan de Darth Vader (77), de Luke et son avant-bras mécanique, (80) de l’homme qui valait 3 milliards (mais seulement 6 millions en anglais, dès 74), Dr. Octopus (63), Donald Pierce (80), Wolverine (qui devient un cyborg après 75), Tony Stark (eh oui, c’en est un), Cable des X-Men et Lady Deathstrike, tous 2 en 86, et l’Inspecteur Gadget (83). Tout ça avant Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 89), le Shrike d’Hyperion (89 aussi), Grievious (05), Bryan Fury (97), Yoshimitsu (94) et les Métabarons de 92 à 2003. Pour Terminator (84), on peut discuter : c’est plutôt un robot dissimulé sous des organes diront les puristes – mais refermons la parenthèse.

Pour la bonne mesure on lave le cerveau de Murphy, là aussi le résultat est imparfait. Après cet interlude la violence reprend : démonstrations de puissance du Robocop, arrestation musclée en boîte de nuit. Le méchant du film interrompt l’arriviste fêtant sa promotion avec 2 prostituées et beaucoup de cocaïne, lui tire 5 balles douloureuses dans les jambes, lui passe une vidéo de son rival « every game has a winner and a looser », et l’explose à la grenade pour faire bonne mesure. La scène de descente chez les malfrats est musclée, les 2 modèles de superflic s’affrontent sans affection, et puis arrivent les armes de guerre. Contre toute attente la fin est un atroce carnage. Mention spéciale et émue pour la chair qui fond d’Emil, méchant submergé dans les déchets toxiques – l’histoire et l’aspect du pauvre criminel font penser au Toxic Avenger de 1985. Mais l’humour n’est guère présent : en totale souffrance, un œil disparu, les ongles partis avec, Emil appelle à l’aide ses confrères gangsters bien peu altruistes avant de rencontrer une voiture qui le fait exploser comme une bombe à eau, en beaucoup, beaucoup plus sale.

Par-delà la violence Robocop montre un vrai soin des seconds rôles, des réactions humaines, des motifs des personnages, du détail : réactions horrifiées souvent, têtes passionnées des cadres en salle de réunion, guerres pour le pouvoir, fête d’entreprise endiablée pour le nouvel an vue par le cyborg, choix de couper le bras valide de Murphy pour que celui-ci soit plus efficace et convainquant, danseurs qui continuent de s’amuser quand l’un d’entre eux se fait sérieusement malmener, camaradie virile et discussions Business entre les 2 vrais méchants du film : celui de la Pègre et celui des bureaux. A chaque scène de violence devant lui un des cadres a un sourire de gosse. Et Robocop avale un brouet effrayant qui évoque (si vous êtes indulgent) de la nourriture de bébé.

L’apologie de la violence et de l’agressivité est efficace et volontairement outrée. « If you can’t stand the heat you’d better get out of the kitchen », dit le CEO, son bras droit est “un vrai requin” – ce qu’il prouve amplement par la suite avec l’intimidation réussie puis l’exécution de son rival. Quelques perles cyniques du requin en question : “I say good business is where you find it” et le très bon : « We had a guaranteed military sale with ED-209! Renovation programs! Spare parts for twenty-five years! Who cares if it works or not?!? ».

Cet humour dérangé (comme dans Basic Instinct ou Starship Troopers) fait le sel de cet immense succès cyberpunk, comportant une publicité pour un jeu de plateau familial sur guerre nucléaire et de fausses émissions vulgaires et stupides (« I’d buy that for a dollar! »).

La ville de Détroit s’est déclarée en faillite le 18 juillet 2013.

Heureusement qu’il y a le méchant

Hitchcock (je n’avais jamais réalisé que son nom contenait autant de fois la lettre c), Hitchcock le résumait si bien : « the better the villain, the better the movie ».

Soyons clairs : pas de classement des méchants ici. Quelle que soit l’étrange affection qu’on leur porte par ailleurs, pas d’éloge de Dark Vador, l’agent Smith, Herr Starr, Frank de Blue Velvet, Ivan Drago, l’Abomination, Axel DeLarge, Magneto, Victor von Doom, Jafar, Catherine Tramell, HAL-9000, Orlok, Leatherface, Osborn, Alien, Bulseye, Ultron, Michael Corleone, Bill le Boucher, Mr. Blonde, Bellatrix Lestrange, Venom, Apocalypse, Bill de Kill Bill, du Pingouin, du Caïd, du T-800, du T-1000, ou des chasseurs invisibles de Bambi.

Nous distinguerons ici 2 cas de figure : ou bien le film est moyen, voire raté, et le méchant est génial. Ou bien le réalisateur ridiculise volontairement les « gentils » et nous régale atrocement en leur infligeant les pires turpitudes.

Dans la première catégorie Batman bien sûr (Nolan, 2008), où Heath Ledger repousse la limite du méchant parfait au cinéma, dans une intrigue peu captivante avec un Batman à peine acceptable. Un an plus tard Tarantino nous offre dans Inglorious Basterds le nazi affable Hans Landa, là aussi dans un film par ailleurs poussif. Le maître du genre, pour rester dans la chauve-souris, est peut-être Batman : le Défi (Burton, 92), avec un héros sans intérêt fabuleusement entouré par Walken / Pfeiffer / de Vito. Malgré la médiocrité du héros le film garde un intérêt photographique certain (Stefan Czapsky, comme pour Ed Wood et Edward aux mains d’argent, mais gardons le fil).

Dans la seconde catégorie on trouve bien sûr Gremlins, où la sympathie du réalisateur va bien plus vers les affreuses bestioles que les pénibles (proprets, dociles, gentils) héros. Si Dante épargne dans le premier volet l’adorable Gizmo, il est moins tendre dans le second, où le Mogwaï craque sous la torture avant de devenir… un darker and edgier Gizmo !

Heureusement qu’il y a Spike.

Mon ami imaginaire au vide-ordure [Vice versa]

La joie et la tristesse disparaissent de la conscience d’une petite fille, laissant colère, peur et dégoût aux manettes. Les émotions perdues tentent leur retour, visitant la structure de l’esprit de la gamine, pendant que ses centres d’intérêt implosent et que le cœur de sa mémoire se perd.

l’idée paraît sortie d’un cauchemar sous LSD, c’est le sujet d’un astucieux film pour enfants (2015, Disney / Pixar, Docter / del Carmen).

Riley, 11 ans, vit un déménagement un peu compliqué. On trouve dans son crâne :
– Dans le Quartier Général 5 émotions (joie, colère, tristesse, peur, dégoût) contrôlent sur un écran ce que voit l’enfant, négocient entre elles les réactions dans le meilleur intérêt de Riley.
– Les situations chargées d’émotion deviennent des bulles-souvenirs qui renforcent les structures cognitives déjà en place, ou sont archivées dans la mémoire à long terme. Dans le cas de Riley : le hockey, sa famille, l’honnêteté, l’amitié, la fantaisie – ces éléments apparaissant sous forme d’îles toutes proches du cockpit central.
– Quelques souvenirs très chers constituent la mémoire centrale.
– L’imagination crée des chimères qui concurrencent la réalité, tels Bing Bong, l’ami imaginaire de la petite enfance, ou l’usine de petits amis imaginaires voulant tous mourir pour Riley.
– Le train de la pensée circule à travers tous ces éléments.
– Chaque soir le cerveau fait un grand rangement pendant le sommeil pendant que l’usine à rêve livre sa production de la nuit.
– A tout instant des souvenirs disparaissent, obsolètes, tels Bing Bong errant sans emploi et pleurant des bonbons sur sa solitude.
– Les éléments non désirés sont enfermés dans le subconscient, prêts à ressortir au pire moment pour nous terrifier.
– Le siège de l’abstraction crée des concepts à partir des situations vécues.

L’ensemble montre une compréhension fine des processus de l’esprit humain, avec des moments de bravoure : l’altercation en famille avec zooms sur les points de vue de chaque émotion dans le cockpit de la mère (en panique et rappelant le souvenir de son amant brésilien rêvé), du père (dominé par la colère) et de la fille ; la caméra libre à la fin entrant successivement dans la boîte crânienne d’une série de personnage dont un chat hystérique ; la tristesse qui contamine tout ce qu’elle touche, est inévitable et voit toujours le pire aspect des choses.

Il existe une bonne raison pourquoi les gens se comportent comme ils font. Allez voir Vice Versa, vous saurez. Vous aurez peut-être les larmes aux yeux, aussi.