Robots à fenêtres

Autrefois le passant, le cadre stressé pouvaient se délasser devant le ballet vertical des laveurs de carreaux. Perchées sur leurs nacelles, ces créatures allaient de haut en bas, de bas en haut, éjaculant mollement leurs savonneux fluides sur les parois de verre des constructions modernes, plus ou moins faisandées. Si au sol il était plus que rare de croiser des hommes dans ceux que la redoutable novlangue des entreprises requalifiait en personnel d’entretien, je n’ai jamais vu un laveur en nacelle qui ne fût viril, du temps où ils étaient humains.

Mais ce temps des humains est bien sûr révolu.

Comme le Tam-Tam, le Taboo, la télévision hertzienne, le télégramme, le Minitel soudainement s’évanouirent ; comme à l’ombre d’un chêne, un matin, apparaît d’un seul coup un champignon, de même que la France entière s’accoutuma en peu de temps à l’utilisation des tablettes ou à la présence de Marion Maréchal-le Pen, le temps s’est enclenché des robots à fenêtres.

Dotés d’un nombre variable de pattes, semblant glisser sur les murs, hybrides perturbants évoquant le poulpe, l’étoile de mer, R2D2 ou une veille bagnole, les robots à fenêtre ont colonisé les façades des hauts immeubles, ne suscitant bien vite ni gêne, ni même l’étonnement. Très nombreuses, recyclant la poussière et les déchets, sachant capturer l’humidité de l’air pour arroser les vitres, munis de raclettes intégrées auto-réparantes, ces petites bêtes peuvent ranger leurs pattes à l’intérieur et se transformer en boules, ou se mettre en carré, ou se lancer l’une l’autre sans que jamais une seule ait chu sur le sol. Les immeubles neufs intègrent des niches pour les ranger. Dans les constructions plus anciennes les robots à fenêtres se stationnent sur le toit, ou restent immobiles, le long des fenêtres plus propres que jamais.

Au début, bien sûr, les robots à fenêtre se mirent en concurrence avec les laveurs de carreaux. Il y eut des grèves, qui rendirent d’autant plus vite indispensable l’adoption des nouvelles machines. Tout ceci dura tout au plus quelques mois.

De leur créateur on ne sait rien. Sur la ou les firme(s) les commercialisant, aucune information. Et ce mystère avive l’imagination féconde des paranoïaques de tout poil ; plusieurs affirment que les robots ont des armes, qu’ils « voient » par des sondes, peuvent exploser, obéissent à des instructions, enregistrent ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur des immeubles. Certains avancent que des individus en ont déjà pris le contrôle, et qu’un plan secret se trame avec les robots, dont nous serons immanquablement les victimes.

Mais Dieu que les vitres sont propres.

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