Mort à la mule !

Et puis un jour les ligues hygiénistes abattirent leur jeu : plus de chaussures ouvertes. Tout ceci avait trop duré, cohortes de doigts de pieds racornis, obscènes, à la vue révulsée des passants impuissants, il fallait que ça disparût. Sans doute la racine était viscérale, irraisonnée, un haut-le-cœur face au spectacle insoutenable et trop récurrent de cette dizaine de moignons grouillants, lamentables, et comme dotés chacun d’un embryon de vie personnelle. Bien sûr ils attaquèrent sous l’angle de l’hygiène et de l’intérêt public, pressentant avec tact qu’une exposition plus franche de leurs motifs, peut-être obscurs pour eux-mêmes, compromettrait le succès de l’entreprise. Les hygiénistes, en direct comme sous d’innombrables faux nez, montèrent une campagne vigoureuse, communiquant sur les maladies à craindre, attaquant astucieusement les dérives exhibitionnistes des indécents montreurs d’orteils, faisant la promotion de tous ceux qui voulaient bien confier leur malaise face aux arpions, aux panards, aux petons mêmes, mettant en avant de fort brillants chirurgiens, orthopédistes, psychiatres, qui de concert insistaient sur les bienfaits du chaussage précoce, du chaussage prolongé, du chaussage systématique, étalant avec une frénésie imagière des clichés de pieds monstrueux, corrompus, perdus, maudits par l’absence ou l’insuffisance de chaussures fermées. La spartiate était ennemie, la sandale devenait tabou, la tong était à abattre.

Au chœur des arguments médicaux se joignit l’entêtante musique de complices couturiers, bloggeurs, modeux, et autres prescripteurs de tendances : le temps était venu de la chaussure fermée. Une lolita gothique de quelque 19 ans fit décoller une notoriété jusque-là confidentielle dans une vidéo où, chaussée de doc Martens, vêtue d’une micro-jupe et d’un bandana noirs cachant sa poitrine menue quoiqu’adorable, exhibant une quantité remarquable de tatouages bien réalisés d’araignées, de silhouettes de prison, de dagues et couteaux, armée d’une copie du pistolet d’or qui menaça James Bond, cette lolita tira une balle d’or (plaqué) dans le milieu de la semelle d’un escarpin ouvert et parfaitement éclairé de Christian Louboutin, lequel escarpin se mit à saigner avec abondance. La vidéo devint virale, et le slogan « close it » (« fermez-les » dans sa variante française, souvent orthographiée « fermer-les ») fut une des 3 expressions les plus recherchées du mois sur Fucksurch, qui depuis longtemps avait ringardisé Google et Bing.

La partie semblait bien amorcée, et déjà la phase 2 s’enclenchait : après un lobbying important l’Assemblée Nationale française se saisit du sujet, et une proposition d’interdiction totale des chaussures ouvertes fut débattue en séance, et faillit être adoptée après des débats enflammés où il fut question de la responsabilité face à un drame possible, des accords de Munich et du trou dans la couche d’ozone. Hélas pour les Hygiénistes un incident de vote électronique empêcha d’un cheveu la résolution de passer. On approchait de la fin de la session parlementaire, il fallait attendre septembre.

La résistance s’organisa. Par un commun mouvement de balancier la grande énergie qu’avaient employée les Hygiénistes engendra une résistance elle-même considérable. Un large spectre de la société, allant du campeur à la fashionista, et de la vraie poufiasse à la radasse à mule, fit front. D’autres vidéos devinrent virales, dont le pattern était constant : des centaines d’orteils dépassant de chaussures ouvertes s’agitaient en surimpression devant (si on ose dire) des images d’Epinal de la culture européenne : visage d’Helmut Kohl, cimetière de Prague, London Bridge, baie du Mont St Michel, pizzas margarita, ApfelStrudel, salade César, partition de la 9ème, et d’innombrables autres, déclenchant parmi les rangs des Hygiénistes outrés commotions, syncopes, malaises et violentes nausées.

Suivant un angle non anticipé et cristallisant d’une manière inattendue la tension des débats en cours un éphémère mouvement préconisant l’ablation chirurgicale complète des orteils se proposa de résoudre la situation et connut un début de gloire, avec la complicité hypocrite de trublions en vue du paysage médiatique, et de figures politiques dépassées par la situation et prêtes à tout pour avoir quelque chose à dire. Mais la chute de la grande prêtresse de cette cause, elle-même récemment amputée, lors de son arrivée sur une estrade dressée place de la Concorde, siffla la fin de la récréation. Plus personne n’envisageait sérieusement de rendre l’amputation obligatoire. Dans les cours de récréation les écoliers soufflèrent : beaucoup avaient pris la menace au sérieux.

Alors, surgissant d’un complet néant, et à deux fois ne se faisant point connaître, les abolitionnistes rallièrent en quelques semaines tout le monde à leur cause à la fin de cet été fatigant. L’origine du mal était, au fond, la chaussure, et ces épuisants débats sur le fait de l’imposer fermée ou de la garder ouverte, pouvaient être soldés d’une façon très simple. Après tout bien peu étaient hostiles à la vue d’un pied entièrement nu. La loi d’interdiction complète de la chaussure passa dans les premiers jours de septembre, avec – chose rare – une quasi-unanimité. La soudaineté avec laquelle la société se convertit fut telle que personne ne prit le temps d’en peser sérieusement les conséquences. Le secteur de la production chaussière s’effondra en quelques semaines, avec celui des magasins de chaussures et toute l’industrie du ski. D’innombrables problèmes se posèrent pour ceux qui transportaient des objets lourds ou des produits dangereux, comme pour les militaires et le personnel de sécurité. Dans des speakeasies revisités et dans un lourd parfum d’interdit des risque-tout se faisaient servir des verres d’eau minérale en paradant dans des derbies, richelieu, stantiags, servis par des femmes en cuissardes importées d’Italie à prix d’or, et sachant qu’ils pouvaient payer de longues années d’emprisonnement cette audace. Mais ils ne furent guère suivis. La crédibilité des banquiers prit un bien sérieux coup, nombre de femmes petites et d’hommes à talonnettes partirent en dépression, certains ne s’en remirent point. L’arrivée précoce de la neige début décembre, le suicide d’une ancienne gloire de la chanson française maintes fois sur le retour, et à qui ses chaussures faisaient en toute discrétion gagner 9 centimètres, ne changèrent rien à l’affaire : la France était fatiguée du débat et, pour le futur prévisible, les Français devraient aller pieds nus.

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