Mort à la mule !

Et puis un jour les ligues hygiénistes abattirent leur jeu : plus de chaussures ouvertes. Tout ceci avait trop duré, cohortes de doigts de pieds racornis, obscènes, à la vue révulsée des passants impuissants, il fallait que ça disparût. Sans doute la racine était viscérale, irraisonnée, un haut-le-cœur face au spectacle insoutenable et trop récurrent de cette dizaine de moignons grouillants, lamentables, et comme dotés chacun d’un embryon de vie personnelle. Bien sûr ils attaquèrent sous l’angle de l’hygiène et de l’intérêt public, pressentant avec tact qu’une exposition plus franche de leurs motifs, peut-être obscurs pour eux-mêmes, compromettrait le succès de l’entreprise. Les hygiénistes, en direct comme sous d’innombrables faux nez, montèrent une campagne vigoureuse, communiquant sur les maladies à craindre, attaquant astucieusement les dérives exhibitionnistes des indécents montreurs d’orteils, faisant la promotion de tous ceux qui voulaient bien confier leur malaise face aux arpions, aux panards, aux petons mêmes, mettant en avant de fort brillants chirurgiens, orthopédistes, psychiatres, qui de concert insistaient sur les bienfaits du chaussage précoce, du chaussage prolongé, du chaussage systématique, étalant avec une frénésie imagière des clichés de pieds monstrueux, corrompus, perdus, maudits par l’absence ou l’insuffisance de chaussures fermées. La spartiate était ennemie, la sandale devenait tabou, la tong était à abattre.

Au chœur des arguments médicaux se joignit l’entêtante musique de complices couturiers, bloggeurs, modeux, et autres prescripteurs de tendances : le temps était venu de la chaussure fermée. Une lolita gothique de quelque 19 ans fit décoller une notoriété jusque-là confidentielle dans une vidéo où, chaussée de doc Martens, vêtue d’une micro-jupe et d’un bandana noirs cachant sa poitrine menue quoiqu’adorable, exhibant une quantité remarquable de tatouages bien réalisés d’araignées, de silhouettes de prison, de dagues et couteaux, armée d’une copie du pistolet d’or qui menaça James Bond, cette lolita tira une balle d’or (plaqué) dans le milieu de la semelle d’un escarpin ouvert et parfaitement éclairé de Christian Louboutin, lequel escarpin se mit à saigner avec abondance. La vidéo devint virale, et le slogan « close it » (« fermez-les » dans sa variante française, souvent orthographiée « fermer-les ») fut une des 3 expressions les plus recherchées du mois sur Fucksurch, qui depuis longtemps avait ringardisé Google et Bing.

La partie semblait bien amorcée, et déjà la phase 2 s’enclenchait : après un lobbying important l’Assemblée Nationale française se saisit du sujet, et une proposition d’interdiction totale des chaussures ouvertes fut débattue en séance, et faillit être adoptée après des débats enflammés où il fut question de la responsabilité face à un drame possible, des accords de Munich et du trou dans la couche d’ozone. Hélas pour les Hygiénistes un incident de vote électronique empêcha d’un cheveu la résolution de passer. On approchait de la fin de la session parlementaire, il fallait attendre septembre.

La résistance s’organisa. Par un commun mouvement de balancier la grande énergie qu’avaient employée les Hygiénistes engendra une résistance elle-même considérable. Un large spectre de la société, allant du campeur à la fashionista, et de la vraie poufiasse à la radasse à mule, fit front. D’autres vidéos devinrent virales, dont le pattern était constant : des centaines d’orteils dépassant de chaussures ouvertes s’agitaient en surimpression devant (si on ose dire) des images d’Epinal de la culture européenne : visage d’Helmut Kohl, cimetière de Prague, London Bridge, baie du Mont St Michel, pizzas margarita, ApfelStrudel, salade César, partition de la 9ème, et d’innombrables autres, déclenchant parmi les rangs des Hygiénistes outrés commotions, syncopes, malaises et violentes nausées.

Suivant un angle non anticipé et cristallisant d’une manière inattendue la tension des débats en cours un éphémère mouvement préconisant l’ablation chirurgicale complète des orteils se proposa de résoudre la situation et connut un début de gloire, avec la complicité hypocrite de trublions en vue du paysage médiatique, et de figures politiques dépassées par la situation et prêtes à tout pour avoir quelque chose à dire. Mais la chute de la grande prêtresse de cette cause, elle-même récemment amputée, lors de son arrivée sur une estrade dressée place de la Concorde, siffla la fin de la récréation. Plus personne n’envisageait sérieusement de rendre l’amputation obligatoire. Dans les cours de récréation les écoliers soufflèrent : beaucoup avaient pris la menace au sérieux.

Alors, surgissant d’un complet néant, et à deux fois ne se faisant point connaître, les abolitionnistes rallièrent en quelques semaines tout le monde à leur cause à la fin de cet été fatigant. L’origine du mal était, au fond, la chaussure, et ces épuisants débats sur le fait de l’imposer fermée ou de la garder ouverte, pouvaient être soldés d’une façon très simple. Après tout bien peu étaient hostiles à la vue d’un pied entièrement nu. La loi d’interdiction complète de la chaussure passa dans les premiers jours de septembre, avec – chose rare – une quasi-unanimité. La soudaineté avec laquelle la société se convertit fut telle que personne ne prit le temps d’en peser sérieusement les conséquences. Le secteur de la production chaussière s’effondra en quelques semaines, avec celui des magasins de chaussures et toute l’industrie du ski. D’innombrables problèmes se posèrent pour ceux qui transportaient des objets lourds ou des produits dangereux, comme pour les militaires et le personnel de sécurité. Dans des speakeasies revisités et dans un lourd parfum d’interdit des risque-tout se faisaient servir des verres d’eau minérale en paradant dans des derbies, richelieu, stantiags, servis par des femmes en cuissardes importées d’Italie à prix d’or, et sachant qu’ils pouvaient payer de longues années d’emprisonnement cette audace. Mais ils ne furent guère suivis. La crédibilité des banquiers prit un bien sérieux coup, nombre de femmes petites et d’hommes à talonnettes partirent en dépression, certains ne s’en remirent point. L’arrivée précoce de la neige début décembre, le suicide d’une ancienne gloire de la chanson française maintes fois sur le retour, et à qui ses chaussures faisaient en toute discrétion gagner 9 centimètres, ne changèrent rien à l’affaire : la France était fatiguée du débat et, pour le futur prévisible, les Français devraient aller pieds nus.

Tout est complexe

Ca se passe à la caisse du supermarché, ma chère et tendre me plante avec ses emplettes pour que les règle, et après une longue attente la caissière est maussade :

« Bonjour.

— Bonjour, tout va bien ?

—  Ne me perturbez pas ! Déjà qu’ils m’ont tout changé !

— Ils ont… quoi ?

— Tout recomposé, c’est le mot officiel ! Maintenant taisez-vous, c’est assez difficile comme ça ! Alors, 275, 288 ou 292… »

Elle repart dans ses calculs, plonge sa tête entre ses bras avec une profonde inspiration, reste comme ça 2 minutes, relève la tête d’un coup et j’hésite entre mon envie de pleurer et la tentation d’éclater de rire. Son œil est mauvais à l’instant où elle me demande :

« On avait dit combien ?

— Euh, je ne suis pas sûr…

— Ah non ! Je viens de vous donner le chiffre ! J’en ai besoin pour faire ma soustraction ! Je vous avais dit de le retenir !

— C’était 288 ou 292, je pense. C’est de ça que vous parlez ?

— Bref, vous ne savez pas ! Alors ça ne sert à rien de faire le mariole !

— Désolé.

— Bon, je reviens. »

Elle part et bien sûr elle ne revient jamais. Très longtemps après mon épouse me retrouve et me demande si c’est fini. Je lève les épaules en signe de désespoir et d’incompréhension. Elle m’engueule bien sûr : « il n’y a qu’avec toi que… »

Je m’enfuis dans l’application de voyage sur mon smartphone. Un instant, nous recherchons parmi plus de 271 000 hôtels…

10 ans trop tôt

Tout est dans le titre, ces chroniques urbaines n’ont nulle saveur aujourd’hui. Demain ce monde s’enflammera pour mon autoportrait en jeune dieu égoïste.

Le refus de différer les naissances est un manque de foi dans l’avenir . Comme personne je vous parlerai de mes voyages en RER : mon voisin méprisant, ma voisine énervée. Vous serez vraiment fascinés. Les cancers seront éradiqués, le comlog me branchera au successeur d’Internet, optimisé, nous serons vaccinés contre les caries, le problème humain d’adaptation à la réalité augmentée, à la réalité virtuelle, à la réalité tout court, ce problème sera résolu. Le monde sera plus avancé dans sa course vers le Point Oméga de Teilhard, et dans la noosphère nous nagerons comme poissons de lune. En 2026 les humains ne travailleront plus – il n’y aura plus de travail – mais auront gagné le droit au soma et au Jeu Eternel – pour le maintien des notables. Les curieux navigueront entre les meilleures productions de la civilisation, dans ce nouvel âge d’or de la créativité. L’accélération ne cessera jamais, les alliances se compteront en nanosecondes, et sous le système-maître, dans la jouissance des fumistes et des substituables, ignorant les pare-feu des esprits normés, l’individualité et la pensée critique seront renforcées comme jamais.

Le luxe s’imposera comme une obligation, laissez-passer pour l’hyperclasse ; un ticket pour le club qui brasse le plus de vent. Vous n’avez aucune chance.

Si consommer = détruire, notre époque a des soucis à se faire. Le monde reste physique, je vois la suite. Pendant que l’équarisseur se décarcasse, j’anticipe. Vous vendrez vos parents pour le phosphate de leur corps, pour des drogues informationnelles inenvisagées. Il y aura des bourses du trafic d’organe, Des coachs en couverture des magazines, avec des titres catchy : « L’abus sexuel : en sortir plus fort ».

Le dénuement connaîtra un succès dans l’élite spirituelle. Nombre de riches, aspirant à plus et peinant à choisir leur camp, atteindront de grands sommets comiques.

Rien ne changera : Il y aura des malins pour affirmer les pires mensonges et des crétins pour y adhérer. Est-ce qu’ils voient qu’on les observe ?

Tout changera : nous tenterons d’autres choses jamais vues. Quand les machines à trier les données testeront toutes les corrélations, nous saurons que les poètes avaient raison. A la fin du chat perché géant, la chute des modèles produira de doux bruits.

La maîtrise des traditions, la méthode, la diplomatie, la réserve sous la forme de l’abandon, la connaissance fine des structures et des systèmes, la tendance à l’ambiguïté seront prisées. Il sera temps de prendre ses distances par rapport au tumulte, de ralentir par des artifices complexes le cours des choses pour observer. L’art, célébrant l’insolence, sortira renforcé de l’hypocrisie comme de la quête de vérité, des gloires éphémères, des vœux d’intemporalité.

Dans le tumulte le plus infernal j’aurai le plus de chances d’être calme et content. L’ivresse est au bord du précipice. Les dernières limites seront notre imagination. Le temps des transgressions suprêmes sera forcément attachant.

Je réponds à près de 99,7% de l’état objectif de mes chances matérielles. Je ne crains plus les prélèvements sociaux. Je connais le passé, je suis un amateur d’horlogerie ancienne. Je connais mieux les palaces que Johnny Storm. Demain je serai prêt pour les starlettes en vogue. Demain je saurai ce qui revient à la mode.

Je suis né 10 ans trop tôt.

Lécheurs-tourneurs

Ceux-ci lèchent leur doigt toutes les 2 ou 3 pages, il est difficile de ne pas le remarquer, de ne pas évoquer, tout ensemble :
– La pensée de la rampe de l’escalier ou de la barre verticale du métro qu’ils viennent d’emprunter, sur laquelle ils ont posé ce même doigt, rampe ou barre touchée dans les 2 heures qui précèdent par 2000 mains couvertes de bactéries variées
– La dizaine de mains qu’ils viennent de serrer
– Le Nom de la Rose bien sûr, et le moine agonisant, la langue et le doigt bleus, couverts d’encre et de poison déposé sur le coin des pages à l’attention express des lécheurs-tourneurs

Les lécheurs-tourneurs sont plus ou moins névrosés, certains lèchent le doigt à chaque page, parfois plus souvent même, ce sont les plus névrotiques du lot, leur visage est parcouru de mille expressions faciales et semble le ciel remuant de Brest à la fin de l’hiver, à chaque instant remué. Ils semblent souffrir intensément. D’autres lèchent à intervalles de temps donné, les yeux dans le vide, plus absorbés par le rythme hypnotique du tournage-léchage que par le texte sur les pages.

Comme des dinosaures trop lourds et cuirassés pour une époque moderne, les lécheurs-tourneurs sont touchants par leur inadaptation criarde.

Pour une part nous leur ressemblons tous, avec nos tics et nos tocs, notre consultation frénétique d’objets connectés, nos toussotements, nos mouvements de vérification de bonne remise en ordre à la sortie des endroits d’aisance.

Pour une autre part, ils sont plus inadaptés que la moyenne, et probablement appelés à un déclin rapide. Pensez-y quand vous les croiserez, ce sont les nouveaux dodos.

Féodalités

L’époque est féodale et non démocratique :
– Le régime commun des entreprises est une autocratie mâtinée de terreur
– Le principe de loi commune est presque inexistant, les régulateurs échappent à peu près à l’impôt, comme ceux qui disposent d’une réelle fortune
– Les disparités de patrimoine évoquent plus volontiers un régime d’accaparation que le village des Schtroumpfs
– Toute promenade en ville fait découvrir nombre de mendiants torturés dans leur chair par le froid, la mauvaise alimentation et toutes sortes de rudesse pour ne pas posséder assez de valeur sur le terrain économique
– De la maternelle au supplice en place publique, en passant par la prison pour les petits délinquants et les châtiments des hôpitaux et maisons de retraite, la vie en société enseigne les risques liés à la faiblesse et à l’insubordination
– L’insolence et l’esprit critiques sont valorisés, à condition que vous soyez puissant

Les écoles de commercent enseignent justement à capter la valeur, à distribuer la production et à valoriser le packaging, à pousser les gens dans leurs retranchement, à initier et faire grandir des domaines, à pratiquer l’art du commercial et de la séduction, à prendre conscience de la structure d’un marché, présenter une proposition de vente sous un angle attrayant pour dévoyer les autres, faire des coups de publicité, fermer la vente. Envisager d’en faire quelque chose de sain, est-ce de l’entrisme ?

Accès libre à l’information

L’accès libre à l’information est une illusion magnifique des « démocraties » modernes. Si le pouvoir est au peuple bien informé, comment maintenir la coalition au pouvoir ? Et puis pour tout média il existe une direction et un plan. Nous parlons du point de vue ou du bord politique d’un journal comme si c’était une question intellectuelle. Il serait bien plus utile de parler de la feuille de route et des objectifs des éditorialistes. Façonner la pensée de la foule est un bien grand pouvoir, comment imaginer qu’il ne soit mis à profit ?

Les médias sélectionnent l’information à répandre ou à ne surtout pas divulguer. Le choix des sujets est une campagne de marketing politique. Nous consommons ces informations tels Hansel et Gretel la maison de sucrerie. La pluralité et la concurrence des sources d’information réduisent les angles morts, rendent disponible plus de vérité, de matière informationnelle – vraie beauté de l’époque. Le reste repose sur la sélectivité et l’intelligence : gratter le palimpseste, pratiquer l’art du détective ou du puzzle.

Avec le recul nous sommes frappés par le caractère visionnaire de ceux qui alertaient sur les OGM, les fonds de pension, ou telle affaire de corruption des élites. Illusion : l’information leur était connue, ils réagissaient en citoyens. Les médias suivent avec retard sous la pression, parce que l’information devient dure à cacher, ou que des intérêts motivent la communication au grand public. Du moment où il l’information va sortir bientôt, les mass médias cherchent comment en tirer le meilleur avantage. Des criquets et des champs de céréales.

Plus personne n’aime les hippies

Les passants médusés ne se lassent pas d’admirer l’animal qui fait 7000 km dans une journée (pour rien).
C’est dans la nature de l’homme d’explorer et de conquérir toujours plus avant, même dans le moisi. Le grand combat du bien contre le mal. les panneaux de pub. La pub pour l’antipub.
Ah ! Le charme de l’initialisation, les accros aux start-ups, les vieux de la vieille, les experts qui connaissent toutes les erreurs !

L’obsession moderne de la performance gagne du terrain, elle aussi. Le goût de la modernité absolue, au-delà du gadget, une position qualifiée de réaliste par les analystes. Mais faut-il vraiment s’offusquer du monde comme il est ?

Après des millénaires de mouvement silencieux, chacun à son rythme, suivant une trajectoire prévue de toute éternité, avec la certitude lisse d’un mécanisme, les astres s’alignent. Un instant si éphémère qu’il est privé de dimension, tous se figent en un ordre parfait. L’univers retient son souffle. Voici venu le nouveau gagneur.
Le temps reprend ses droits, et la danse infinie se poursuit, pour le début du nouveau cycle. Mais cette nouvelle ère de félicité est une éternité diluée, un infini au rabais. Avec le temps on ment comme on joue aux cartes, un trop long dimanche, par lassitude, sans même y penser. Qui peut affirmer que le temps ne disparaîtra pas à jamais ?
« Pour être irremplaçable, il faut être différente » assénait Gabrielle Chanel. La partition commune est moins risquée et moins lucrative.

Ces femmes sont sublimes. Mais qui sont-elles ? Mais d’où viennent-elles ? Devant choisir comme nous entre la révolte stérile et la soumission abrutie, par quel prodige accomplissent-elles ce dépassement dialectique ? Quel miracle les préserve de la patience qu’une damoiselle en caleçon de chasteté arbore encore après 8 ans de Croisade ?

L’avenir appartient-il vraiment aux audacieux ? Il faudrait mesurer ça scientifiquement. Ne pas finir plus malheureux qu’un gothique à la plage, qu’un passéiste à la page.

Demain (du moment que c’est noir)

– « O Maître vénérable, sérénissime sommité, luminescent espoir des solitudes glacées, ô vivante idole, saint berger… ?
– Ouiiiii ?
– Que votre nom sublime soit psalmodié par-delà les mers, admirable guide, que votre message d’amour rayonne sur les continents. Dites-moi donc, ô lumière de l’aube, l’avenir, comment le préparer ?
– Ouiiiiiiii ?
– C’était une question.
– Pardon ? Comment le préparer ? Oui, je vois bien… scruter les tendances tu devras!
– Bien sûr, c’est lumineux ! Mais quelles tendances ?
– Tout vient à passer, l’Ecclésiaste avait tout compris. L’éphémère, vois-tu. Les vanités éteintes, tout finira…
– Ce n’est pas limpide.
– Celui-ci a volé l’arche d’alliance mais n’en fait rien, elle est posée dans son appartement.
– D’accord.
– Leurs difficultés avec l’héliocentrisme s’expliquent par la qualité du système précédent. C’est vrai dans tellement de domaines.
– C’est très clair. C’est parfaitement clair.
– Les impasses du programme de philosophie, les impasses sont majeures : reggae, catholicisme, Bourdieu, rock, bouddhisme, vraie vision pragmatique sauce US… les grands penseurs de l’histoire sont formidablement à côté de la plaque. Les indices sont ténus, mais ils sont partout !
– Vous dénoncez la clique des humanistes et des démocrates !
– Je la dénonce ! Je l’abhorre ! Je la récuse ! « The complacent, the self-indulgent, the soft societies are about to be swept away with the debris of history. Only the strong… can possibly survive » !
– JFK, naturellement.
– Qui d’autre ?
– C’est parfait. J’en viens à adorer la perfection de la machine qui me broie, c’est tout dire. Il faut revaloriser l’image de la police dans les médias. Je saisis les titres de journaux, à présent.
– « Socio-biographie érotique du vide » ? « Le courage de l’entre-soi » ? « Le viol, comment en sortir plus fort ? »
– C’est immensément clair. La modernité qui renoue avec le primitif. Céleste, 64 ans, croise un footeux à l’hippodrome. Une aura nickel, une bonne circulation de l’énergie. La prime au futur, au complexe, à l’ouverture, aux nouvelles compétences, à l’important, à la soumission. L’information, la psychométrie, le réalisme politique, le logiciel des choses. L’aridité qui concentre. Davantage de moins de recul, un auditoire ! Des alliés objectifs !
– Tu commences à comprendre.
– Mars society. L’internet de tout. Le focus sur les groupes en forte expansion. Je serai hyper-réactif, je promets. Dès que j’aurai refait un peu de sport, j’aurai cette pêche d’enfer que même les Américains m’envient.
– Et voilà le travail. Ca, voyez-vous ? Ca, c’est un œuf de manager ! »

Prends soin de toi

– J’ai tellement honte de Nathan, il paraît qu’il a repris 2 fois des frites !
– Nathan, celui avec la montre connectée ?
– Le même !
– Je ne comprends pas, la dernière fois que je l’ai vu, il me parlait de nager, de souplesse, d’absorber moins de nourriture, de ne plus boire d’alcool bien sûr, il voulait se coucher à heures fixes, dormir plus, passer moins de temps devant les écrans, encaisser moins de stress.
– Je sais, je sais. C’est inexplicable.
– Tu es sûre que tu parles du même ? Lui, il était motivé par la spiritualité, la méditation, il cherchait à être plus musclé, à avoir du calme, des activités pas trop frénétiques, au contact de gens sains, des gosses, des adolescents. Il voulait surtout aider les autres, faire des choses manuelles, des choses simples, jardiner, cuisiner. Il parlait de sacrifier quelques soirées, de se ressourcer, de faire la sieste, il était vraiment concerné par son alimentation, son hydratation, ses étirements, son sport.
– Oui, tu as déjà parlé de sport.
– Ah pardon, en tout cas ça ne lui faisait pas peur de se répéter ! Il cherchait l’harmonie, les bons camarades, éviter les facteurs de dissension, être porté par son sujet, le flow, la zone, éviter les boucles, bouger, danser. Il parlait de faire de l’acrobranche. Il avait bon moral, pas de poche sous les yeux, il avait un corps en v, une belle peau, de beaux cheveux, de beaux pieds, des mains en pleine santé, et ce sourire particulier, communicatif, qui vous irradie d’énergie !
– Je sais. Et il a repris des frites. 2 fois.
– C’est lamentable, moi que le voyais sans pensées morbides, joueur, juvénile, relâché, sensible, patient, connecté, supérieur, admirable, sans ego, loin de la paresse et de la rancœur, exerçant ses sens, chassant la tristesse, le désir, la haine et la culpabilité. Il lisait Jung, il avait un bouclier, il pratiquait l’autodialogue, il faisait du Jijo, de la visualisation, il avait de beaux mantras, une belle vision de soi, l’amour de soi…
– Ca n’a pas suffi.
– On ne peut faire confiance à personne. Pour moi Nathan c’était quelqu’un de bien : beaucoup de sexe tantrique, le type qui dort bien, mange avec modération mais appétit, fait de la marche, de l’escalade avec ses gosses, des promenades en forêt, dans les petits village fleuris, qui coupe du bois !
– Il n’avait pas de gosses, tu sais.
– Quel bâtard.
– C’est vrai, il avait un côté combattif. Des crises de rangement, de la Wii, du sac de frappe, de la gym et des sauts, de la course à pied bien sûr, la piscine, le vélo, un déménagement de temps en temps, la course en sac, la corde à sauter, l’acrobranche, monter des cordes, l’ascension de la Tour Eiffel par les escaliers, des randonnées. Tout ça pour ça. On avait déjà parlé de l’acrobranche ?
– Peut-être. Ca, il nous aura bien bernés !
– Quelle ordure !

Robots à fenêtres

Autrefois le passant, le cadre stressé pouvaient se délasser devant le ballet vertical des laveurs de carreaux. Perchées sur leurs nacelles, ces créatures allaient de haut en bas, de bas en haut, éjaculant mollement leurs savonneux fluides sur les parois de verre des constructions modernes, plus ou moins faisandées. Si au sol il était plus que rare de croiser des hommes dans ceux que la redoutable novlangue des entreprises requalifiait en personnel d’entretien, je n’ai jamais vu un laveur en nacelle qui ne fût viril, du temps où ils étaient humains.

Mais ce temps des humains est bien sûr révolu.

Comme le Tam-Tam, le Taboo, la télévision hertzienne, le télégramme, le Minitel soudainement s’évanouirent ; comme à l’ombre d’un chêne, un matin, apparaît d’un seul coup un champignon, de même que la France entière s’accoutuma en peu de temps à l’utilisation des tablettes ou à la présence de Marion Maréchal-le Pen, le temps s’est enclenché des robots à fenêtres.

Dotés d’un nombre variable de pattes, semblant glisser sur les murs, hybrides perturbants évoquant le poulpe, l’étoile de mer, R2D2 ou une veille bagnole, les robots à fenêtre ont colonisé les façades des hauts immeubles, ne suscitant bien vite ni gêne, ni même l’étonnement. Très nombreuses, recyclant la poussière et les déchets, sachant capturer l’humidité de l’air pour arroser les vitres, munis de raclettes intégrées auto-réparantes, ces petites bêtes peuvent ranger leurs pattes à l’intérieur et se transformer en boules, ou se mettre en carré, ou se lancer l’une l’autre sans que jamais une seule ait chu sur le sol. Les immeubles neufs intègrent des niches pour les ranger. Dans les constructions plus anciennes les robots à fenêtres se stationnent sur le toit, ou restent immobiles, le long des fenêtres plus propres que jamais.

Au début, bien sûr, les robots à fenêtre se mirent en concurrence avec les laveurs de carreaux. Il y eut des grèves, qui rendirent d’autant plus vite indispensable l’adoption des nouvelles machines. Tout ceci dura tout au plus quelques mois.

De leur créateur on ne sait rien. Sur la ou les firme(s) les commercialisant, aucune information. Et ce mystère avive l’imagination féconde des paranoïaques de tout poil ; plusieurs affirment que les robots ont des armes, qu’ils « voient » par des sondes, peuvent exploser, obéissent à des instructions, enregistrent ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur des immeubles. Certains avancent que des individus en ont déjà pris le contrôle, et qu’un plan secret se trame avec les robots, dont nous serons immanquablement les victimes.

Mais Dieu que les vitres sont propres.