Heureusement qu’il y a le méchant

Hitchcock (je n’avais jamais réalisé que son nom contenait autant de fois la lettre c), Hitchcock le résumait si bien : « the better the villain, the better the movie ».

Soyons clairs : pas de classement des méchants ici. Quelle que soit l’étrange affection qu’on leur porte par ailleurs, pas d’éloge de Dark Vador, l’agent Smith, Herr Starr, Frank de Blue Velvet, Ivan Drago, l’Abomination, Axel DeLarge, Magneto, Victor von Doom, Jafar, Catherine Tramell, HAL-9000, Orlok, Leatherface, Osborn, Alien, Bulseye, Ultron, Michael Corleone, Bill le Boucher, Mr. Blonde, Bellatrix Lestrange, Venom, Apocalypse, Bill de Kill Bill, du Pingouin, du Caïd, du T-800, du T-1000, ou des chasseurs invisibles de Bambi.

Nous distinguerons ici 2 cas de figure : ou bien le film est moyen, voire raté, et le méchant est génial. Ou bien le réalisateur ridiculise volontairement les « gentils » et nous régale atrocement en leur infligeant les pires turpitudes.

Dans la première catégorie Batman bien sûr (Nolan, 2008), où Heath Ledger repousse la limite du méchant parfait au cinéma, dans une intrigue peu captivante avec un Batman à peine acceptable. Un an plus tard Tarantino nous offre dans Inglorious Basterds le nazi affable Hans Landa, là aussi dans un film par ailleurs poussif. Le maître du genre, pour rester dans la chauve-souris, est peut-être Batman : le Défi (Burton, 92), avec un héros sans intérêt fabuleusement entouré par Walken / Pfeiffer / de Vito. Malgré la médiocrité du héros le film garde un intérêt photographique certain (Stefan Czapsky, comme pour Ed Wood et Edward aux mains d’argent, mais gardons le fil).

Dans la seconde catégorie on trouve bien sûr Gremlins, où la sympathie du réalisateur va bien plus vers les affreuses bestioles que les pénibles (proprets, dociles, gentils) héros. Si Dante épargne dans le premier volet l’adorable Gizmo, il est moins tendre dans le second, où le Mogwaï craque sous la torture avant de devenir… un darker and edgier Gizmo !

Heureusement qu’il y a Spike.

Fury – My war gone by – Ennis / Parlov (2012 – 2013)

Ceux qui ont suivi Original Sin peuvent oublier la dimension space opera de Nick Fury : le personnage est suffisamment complexe et riche dans la réalité crue du XXe siècle.
Fury est amoureux de la guerre et c’est un amour compliqué.

La guerre est le second personnage principal. Ca commence en Indochine, en 54, avec un coup de main aux Français. Puis Cuba, 61, pour assassiner Castro. Et puis ça continue, pour des raisons de plus en plus sales : Vietnam, 70, Nicaragua, 84, USA 99. A chaque fois ça se passe très mal.

Pieter Claesz(1597-1660) (1)

Vieilli, fatigué, déprimé, honnête, terriblement lucide, Fury entre 2 bouteilles et 2 sessions de sexe tarifé contemple sur 300 pages et une trentaine d’années l’horreur de sa vie. Efficace entre tous, posé, viril, autorité incarnée, observateur puissant, génie tactique, combattant-né, pétri de haine, révulsé par les mondanités. Prêt à s’allier avec les pires ordures au nom de ses guerres bien-aimées.

Barracuda est comme une friandise pour ceux qui ont suivi les Punisher Max, cette version jeune du monstre a autant de gouaille, aussi peu de respect pour la vie, et cette fantastique capacité d’analyse, de plan et d’action improbable / redoutable.

Peg Mc Cuskey est aussi un régal : politicien rationnel et intuitif, retors, parjure, sentant les tendances, les potentiels, et trouvant une prise pour tenir les pires rebelles. L’homme a une force de persuasion peu commune, passant du convainquant au pathétique, de l’homme de pouvoir au supplicateur, du bon camarade à l’homme simple et plein de bon sens.

Garth Ennis a bien des talents, le moindre n’est pas l’intérêt de ses personnages féminins. Celui-ci est un vrai cadeau, femme fatale, sauvage, intelligente, prognathe, tenant son rôle en cocktail comme dans une baston de bar, appelant un chat un chat. Le vaste scope temporel de l’ouvrage nous permet de suivre Shirley de 29 ans à 84. L’alcool ne conserve pas tant que ça.

Rapidement le sang coule, il ne s’arrêtera plus, rien ne vous sera épargné des horreurs de la guerre et des hommes.

D’autres très bons personnages : Giap (historique), le second couteau Hatherly, de méchants cubains bien inquiétants, de vrais patriotes et de vrais idéalistes. Frank Castle n’est qu’une pièce parmi d’autres dans le livre, ceci est formidablement agencé et crédible – merci au dessin comme aux dialogues. Pas de pouvoirs hors la longévité du protagoniste et le côté bigger than life, même si l’histoire est poisseuse à souhait,.

Dans la toute première section du livre Shirley apprend la mort du héros. Elle est jeune, superbe, parfaitement mise en valeur par sa robe, ses longs cheveux noirs dénoués, et elle envoie à la fenêtre un baiser volant à l’homme-tigre qu’elle respecte, offrant au lecteur un très rare instant poétique. Et puis bien sûr, tout retombe et empire.

Une vraie découverte par hasard. Une petite merveille.

Mon ami imaginaire au vide-ordure [Vice versa]

La joie et la tristesse disparaissent de la conscience d’une petite fille, laissant colère, peur et dégoût aux manettes. Les émotions perdues tentent leur retour, visitant la structure de l’esprit de la gamine, pendant que ses centres d’intérêt implosent et que le cœur de sa mémoire se perd.

l’idée paraît sortie d’un cauchemar sous LSD, c’est le sujet d’un astucieux film pour enfants (2015, Disney / Pixar, Docter / del Carmen).

Riley, 11 ans, vit un déménagement un peu compliqué. On trouve dans son crâne :
– Dans le Quartier Général 5 émotions (joie, colère, tristesse, peur, dégoût) contrôlent sur un écran ce que voit l’enfant, négocient entre elles les réactions dans le meilleur intérêt de Riley.
– Les situations chargées d’émotion deviennent des bulles-souvenirs qui renforcent les structures cognitives déjà en place, ou sont archivées dans la mémoire à long terme. Dans le cas de Riley : le hockey, sa famille, l’honnêteté, l’amitié, la fantaisie – ces éléments apparaissant sous forme d’îles toutes proches du cockpit central.
– Quelques souvenirs très chers constituent la mémoire centrale.
– L’imagination crée des chimères qui concurrencent la réalité, tels Bing Bong, l’ami imaginaire de la petite enfance, ou l’usine de petits amis imaginaires voulant tous mourir pour Riley.
– Le train de la pensée circule à travers tous ces éléments.
– Chaque soir le cerveau fait un grand rangement pendant le sommeil pendant que l’usine à rêve livre sa production de la nuit.
– A tout instant des souvenirs disparaissent, obsolètes, tels Bing Bong errant sans emploi et pleurant des bonbons sur sa solitude.
– Les éléments non désirés sont enfermés dans le subconscient, prêts à ressortir au pire moment pour nous terrifier.
– Le siège de l’abstraction crée des concepts à partir des situations vécues.

L’ensemble montre une compréhension fine des processus de l’esprit humain, avec des moments de bravoure : l’altercation en famille avec zooms sur les points de vue de chaque émotion dans le cockpit de la mère (en panique et rappelant le souvenir de son amant brésilien rêvé), du père (dominé par la colère) et de la fille ; la caméra libre à la fin entrant successivement dans la boîte crânienne d’une série de personnage dont un chat hystérique ; la tristesse qui contamine tout ce qu’elle touche, est inévitable et voit toujours le pire aspect des choses.

Il existe une bonne raison pourquoi les gens se comportent comme ils font. Allez voir Vice Versa, vous saurez. Vous aurez peut-être les larmes aux yeux, aussi.

Darker and Edgier

Mépriser le renouveau sombre des comics est de bon ton. Depuis 86 tout le monde aurait plagié Moore et Miller sans comprendre. Chaque scénariste, dessinateur, encreur aurait craché du darker and edgier à la chaîne, pour faire simple : la même soupe en plus sombre – SEXE dans toutes les vignettes, grossièretés, héros brutaux, malsains voire sadiques, tueurs sans complexe, jetés dans des tourments ignobles, au passé repeint en noir. Le public, animal primaire, exulte.

L’argument change du « c’est pour les bébés », mais passe à côté de la plaque. Canty_Thomas-By_Reason_of_Darkness

Les séries mainstream (au hasard : Uncanny X-Men) n’ont pas attendu Watchmen (septembre 86 – Octobre 87) pour aller vers le sombre. La reconnaissance des critiques saluait avec du retard un matériau solide, déjà bien présent dans the Dark Phoenix Saga (80), Days of future past (81), ou le monde des Morlocks (83), comme bien sûr dans V for Vendetta (82).

A l’hiver 85-86, Miller frappe fort en sortant simultanément Daredevil #227, avec sa somptueuse descente en enfer du héros, et le premier quart de Dark Knight. A l’automne 86 les X-Men sont en plein Mutant Massacre. Les grandes maisons d’édition prennent conscience du potentiel de vente de personnage durs, tout le monde enlève le frein à main.

Ce n’est pas le medium qui se recrée, c’est le public qui est prêt pour le sombre : fin des chimères hippie et baba, et de l’excès de lumière / du bonheur en toc des ‘80s.

Nous entrons donc dans le Dark Age. La ville est corrompue, les badauds apathiques, les méchants flamboyants ne sont pas sympathiques. La météo s’acharne. Le monde est maudit et corrompu. En janvier 87 ce brave Jarvis se fait salement torturer par Mister Hyde, bientôt on voit Captain America chialer. La vaste continuité du Darker & Edgier englobe Rorschach bien sûr, les Reavers et l’Inferno des X-men (88 pour les 2), Sin City dès 91, le Judge Dredd des ‘90s, et donnera the Crow (94), Hellboy (94), Se7en (95), Transmetropolitan (97-02), Dark City (98), the Authority (99, avec et parmi d’autres joyeusetés un héros accro à l’héro), Matrix (99), The Ultimates (02), Wanted (03), jusqu’au Punisher Max à partir de 2004 (qui méritera un billet à part), et – sans contexte le clou du spectacle – à la transformation du mignon Robbie Baldwin/Speedball en Penance : soit un adolescent scarifié et piercé enfermé dans une vierge de fer mobile, avec 612 pointes tournées vers son corps, un complexe de culpabilité sans limite et des pouvoirs immenses qui ne s’activent que par la douleur. Siudmak- The Emperor

Les héros dépassent les limites : Au début des années 90 Bisley et Lobo nous rappellent combien le mal peut être jouissif. Venom a sa série en 1993, le Professeur X perd de plus en plus son aura de gentil.
A partir de 99, The League of Extraordinary Gentlemen repeint en sombre une littérature victorienne déjà bien torturée.
En 2009 Scott Summers crée son escadron de la mort (X-Force) et le dégaine sur un paquet de gêneurs.

De nouvelles maisons d’édition (filiales ou non des grandes) se permettent tout : Dark Horse tire le premier en 86, Image/Wildstorm suivent avec Jim Lee, Mc Farlane, Silvestri en 92, et Vertigo enchaîne en 93. C’est un carton anti-disneyen – ironique, avec le recul et le rachat d’un Marvel sombre comme jamais en 2009 (en plein Necrosha-X) par la firme aux 2 oreilles. A quand le crossover Longshot / Gontran Bonheur ?

Bien sûr des excès de non-sens suivent, le mainstream est saturé de production fadasses estampillées darker and edgier – prenons les très faibles X-cutioner’s song (92) ou Onslaught (96) pour rester chez les X-Men. Mais juge-t-on l’arbre à ses fruits pourris ? Leighton - Little Fatima

Dans ces mondes en noir ou gris la noblesse se fait rare, peut-être moins frelatée aussi. Constantine a la classe. Tapez dans les listes ci-dessus, vous y découvrirez de belles tranches d’héroïsme qui propulsent Batman, Serval, Marv et ce bon vieux Franck Castle au panthéon des badass.

Le vin corsé et les alcools forts changent du soda et du thé aux fruits rouges. Violence is the solution.

[Expérience matérielle de l’information]

Eglise

Probablement le fait d’écrire ce texte est un aveu : l’information, le langage, l’esprit sont notre référence.

Un univers en 2D, uniquement composé d’information, se projetant en 3D est largement possible. Ceci ouvre des perspectives splendides : naviguer directement dans l’information, dans le code, déclencher par quelques coupes / quelques instructions supplémentaires des effets insoupçonnés dans le monde de la matière et des sens – peu importe qu’il soit fictif.

Si tout n’est pas informationnel, tout le devient de toute façon dans notre esprit.

Mais la matière, l’architecture, persistent, nous contraignent à en tenir compte, infirmant les théories, contraignant à l’humilité :
– Si l’univers est réellement idéel, comment en posséder la clé ?
– S’il est physique, comme nous sommes petits.