Archive (ouverture d’)

Archive, collaboration de Darius Keeler (le colosse) and Danny Griffiths (le beau gosse), existe depuis 1994. C’est assez modérément désopilant, mais revisitons ceci quand même !

L’automne 1996 : Londinium. avec la chanteuse Roya Arab et le rappeur Rosko John. Peu après le premier Portishead (94) et les 2 premiers Massive Attack (Blue Lines en 91 et Protection en 94), l’album mixe du trip hop très sombre et du rap. Au-delà des étiquettes le son est souvent fascinant, dès le premier titre old artist, avec une atmosphère semi-industrielle que traverse un violon aérien – comme dans le presque symphonique Organ Song. La seconde chanson All Time introduit la voix féminine, magnifique et étrangement rassurante de Roya Arab, sur des arrangements oppressants, c’est neuf et réussi, la formule fonctionne de nouveau sur Darkroom et façon plus mélancolique sur Nothing Else ou Last Five. Sur la chanson Londinium à partir de 3 :13 on trouve pour la première fois une de ces montées imparables à la Archive, instrumentale et toujours trop courte après 75 secondes (et 1000 écoutes).

1999 : Take My Head. Désolation, Archive se sépare de sa chanteuse (et de son rappeur) et embauche Suzanne Wooder. Soyons clair : l’album est une catastrophe tenant vaguement de la variétoche, voire de Blondie, avec des influences country, où surnagent quelques secondes de déconstruction (fin de la chanson Take My Head). C’est pire que raté : c’est horrible, et renié par Keeler / Griffiths depuis.

2002 : You All Look The Same To Me. Le titre de l’album associé aux images de gosses sur la pochette insulte les mômes par anticipation de leur avenir, c’est plutôt punk. De nouveau on change de chanteur, voici Craig Walker, qui vient du punk justement. Comme pour Londinium le choc est instantané ; et le charme rétabli dès le début du premier morceau Again (peut-être le meilleur de toute l’histoire du groupe, 16 :18 tout de même). On regarde à fond vers Pink Floyd, avec les moyens de ses ambitions. Le second titre Numb fait bien sûr penser au Comfortably Numb de leurs mentors du moment, et confirme l’orientation dark et plus rock de ce bon album parfois décevant ou moyen (Meon, Now and Then, Need), souvent touchant (Goodbye, Hate), ou simplement bon (Fool ou Seamless et son sonar floydien qui revient du reste sur Chase Scene dans l’album suivant) On retrouve sur la seconde moitié de Finding It So Hard un appétit de construction encourageant.

2003 : Michel Vaillant. Comment les Archive se retrouvent-ils à travailler sur le film de Luc Besson, ceci est un mystère, mais c’est probant : mélancolie, sens musical, longues montées réussies (Calling, Main Bridge Scene, Le Mans End) ou simple goût de rester sur la crête (Chase Scene, Helicoptere). Les rares titres chantés (End of Bridge Keen, for a Dead Child pour quelques secondes, Come to Me 3, Warm Up and Leader Theme, Nightmare is over), sont bien en place et l’album est le plus cohérent du groupe à ce stade. Ca va encore monter.

2004 : Noise. Sans perdre en radicalité (voir le titre Fuck U) ou en cohérence musicale, Noise possède une fluidité nouvelle, et part dans de nouvelle dimensions : comment se prononcer sur Pulse ou sur le visuel de la pochette ? La filiation avec Pink Floyd reste importante sur les titres Noise ou Wrong par exemple, l’ensemble est bon à très bon sur les 4 premières, beaucoup plus faible à partir de Here et moins inspiré sur toute la seconde moitié de l’album (Get Out, Conscience, Pulse, Love Song, Me & You), avec un sursaut sur un cinquième de Love Song (revoilà notre sonar).

2004 : Unplugged. Comme expliquer le côté horripilant de cet album (particulièrement sur Noise) ? La chanson Absurd surnage, Goodbye s’en sort presque bien, l’alchimie n’opère pas sur le reste, Craig Walker geint (Sleep) et se répète ; l’album est pénible (Girlfriend in a coma, Conscience), et donne l’impression de ne pas avoir les moyens de ses ambitions. Est-il conscient du naufrage ? Craig Walker quitte le groupe juste avant la sortie d’Unplugged. Il est temps de passer à autre chose

2006 : Lights. C’est la grande force d’Archive : la valse des chanteurs autour du binôme Keeler / Griffiths apporte régulièrement du sang frais. Entrent au chant David Penney, Pollard Berrier et Maria Q. Le groupe retrouve d’un coup sa colonne vertébrale. Dès le premier titre Sane, c’est imparable : nerveux, inspiré, profondément personnel avec un son exceptionnel. On trouve de purs moments de noirceur sur le troublant Sit Back Down, du « bon » Archive : Lights / Headlights / Programmed / Black / Taste of Blood font largement le boulot. Le reste est plus académique, sans gros accident toutefois : le (moyen) Veins lorgne vers la pop avec des twists, Fold et I will Fade restent sans surprise, System fonctionne. Le côté électro est plus fondu, l’ensemble est plus progressif. Il y a 10 ans déjà qu’Archive livre quelques pépites (presque) sur chaque album, et l’ensemble des très bons morceaux et déjà largement respectable. Il est temps d’accélérer.

2009 : Controlling Crowds et Controlling Crowds Part IV gardent les mêmes et marquent le retour (sur quelques chansons) du rappeur Rosko John. L’album est découpé en 3 parties, une quatrième partie sort de manière séparée. Dès le premier morceau on vole très haut : Controlling Crowd est un classique instantané, Bullets maintient la barre au plus haut, illustration ici avec les exploits acrobatiques d’Alex Yde :

Le reste de l’album est bien haut : un très bon Dangervisit, du lent intense qui tient la route (Words on Sign, Quiet Time, Collapse/Collide), un Clones correct à la frontière de la pop, dépassé sur ce créneau par Kings of Speed ou Whore, du rap très sombre et anxiogène (Bastardised Ink). Chaos n’apporte pas grand-chose, vite rattrapé par Razed to the Ground, très industriel, et le correct mais plus attendu Funeral qui concluent le meilleur Archive à ce stade.

De Part 4 on peut garder un « bon » Archive conforme aux attentes (Pills), et 2 réelles bonne surprises : lines et Blood in Numbers. Le reste se ballade entre une pop améliorée plutôt dispensable (The Empty Bottler, Remove, Come on Get High, To the End, Pictures, Lunar Bender) et un rap qui n’apporte pas grand-chose.

2012 : With Us Until You’re Dead, avec un nouvelle chanteuse quasi-R&B, Holly Martin. L’album est schizophrène : souvent attendu, voire convenu pour les parties vocales, et magnifiquement torturé par endroits (la fin de Wiped Out, Interface, une moitié de Violently, l’aspect un peu effrayant de Silent, la section rythmique de Hatchet). Deux morceaux à conserver : Conflict, une fois encore très indus, et le plutôt rock Twisting.

2014 : Axiom est accompagné d’un court métrage. Le début (Distorded Angels) est pénible et prétentieux, la cohérence sonore du morceau Axiom ne dissipe pas complètement cette impression. Baptism continue dans l’expérimentation, sans forcément trouver ce qu’il cherche, le reste ne s’en sort pas mieux, à l’exception de Transmission Data Terminate, très sombre et plus réussi.

2015 : Restriction garde les mêmes chanteurs, sans le guitariste Steve Harris. C’est un très bon cru, au son soigné, au caractère délicieusement oppressant, et le plus rock d’Archive à ce stade. On trouve bien des choses sur Restriction, surtout des bonnes : des ambiances presque minimalistes portant un chant nerveux, des changements déstabilisants, beaucoup de guitares, une précision remarquable, des chansons sèches focalisées sur l’essentiel : ramasser les meilleures éléments de 20 ans d’expérimentation pour une démonstration de post-déconstructionisme, lâchons le mot, tant 2 idées sont présentes ici : le ramassement (voir les titres Restriction, Feel It, Riding in Squares, Crushed) et la démolition (End of our Days, Half Build Houses, Ruination, Crushed encore). L’album est contenu, sous la forme d’une rage contenue et offre une cohérence remarquable et une densité peu commune. On ne trouve plus beaucoup de cet élan vers le sublime qui assurait les grandes montées d’Archive, et contribuait peut-être à ses pires déconfitures. Mais à tout point de vue l’album est essentiel.

Dans la foulée sort Unrestricted, même liste de chansons mais remixées par différents artistes. La démarche fait bien sûr songer au Further down the Spiral de Nine Inch Nails ou au No Protection qui a suivi le Protection de Massive Attack, le résultat est correct mais moins probant que Restriction lui-même.

2016 : The False Foundation est beaucoup plus proche de l’expérimental, avec une grande réussite. C’est plus que sombre, et terriblement planant, sans rien à jeter (sauf peut-être les quelques instants d’optimisme de the Weight of the World ? The False Foundation est moins violent que son précédesseur, mais tout aussi imparable.

A la fin (provisoire) de cette revue de fan, quelques questions restent en suspens :

  • 1/ Comment expliquer ce côté inégal, cette cohabitation étrange entre tant de bonnes choses et tant de moins bonnes choses (même perplexité et besoin de faire le tri que pour Eric Clapton, d’où ce billet) ? Sans doute par une démarche d’expérimentation et d’ouverture qui autorisent le groupe à toucher à tant de courants sans se renier, avec un bilan très honorable : plus de 70 chansons magnifiques déclenchant une incroyable imagerie à l’instant où vous fermez les yeux.
  • 2/ Pourquoi ces liens étranges avec la culture mainstream française ? Passons sur l’utilisation de Nothing else dans Déjà mort d’Olivier Dahan (1997) ou les liens avec Besson, il y a bien plus grave votre Honneur : en 2010 Darius Keeler et Danny Griffiths signent trois titres de l’album Bleu noir de Mylène Farmer (Light Me Up, Leila et Diabolique mon ange). Désolé pour eux, mais ça reste impossible à écouter. Quand vous cliquez sur la première photographie de Darius Keeler dans Google, vous arrivez sur Mylene.net. Danny Griffiths n’est pas en reste, le 7ème résultat donne : Innamoramento.net.

Pour finir sur une note plus lumineuse rappelons / saluons cette utilisation de Bullets dans le teaser du jeu vidéo Cyberpunk 2077 (2013) :

Et merci encore pour le frisson musical.

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